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173ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage à La Réunion : discours du préfet

 

Ce matin, en ce 20 décembre 2021, 173 ans après l’abolition de l’esclavage à La Réunion, c’est une nouvelle fois la mémoire qui nous rassemble.

C’est ensemble que nous commémorons. C’est ensemble que nous faisons ce voyage vers le passé, un passé éprouvant, écœurant même, mais un voyage si nécessaire à la compréhension de notre présent.

M’inclinant avec respect devant les victimes de l’esclavage et de la traite négrière, je veux rappeler l’engagement de la France à toujours se souvenir de cette épouvantable tragédie, de ce crime contre l’humanité.

Oui, c’est bien cette exigence qui nous rassemble dans ce quartier du Ruisseau de Saint-Denis qui fut autrefois un camp d’esclaves :
la dénonciation de l’outrage, la reconnaissance des souffrances et l’hommage à nos combattants de la liberté et à nos résistants qui luttèrent pour l’émancipation.

En ce lieu où l’émotion et le chagrin nous conduisent au recueillement, cet impératif, placé au cœur de notre pacte républicain, résonne d’un écho singulier.

Oui, en ce 20 décembre à La Réunion, nous accomplissons ce travail indispensable pour la vérité et contre l’oubli, tant nous savons que la puissance du souvenir et le refus de l’oubli sont l’ultime défaite de la barbarie.

Oui, ce matin, dans le quartier du Ruisseau, nous entendons rendre une dignité posthume à des générations de vies brisées, une mémoire ineffable à des hommes, des femmes et des enfants martyrisés.

Car la terrible saignée que furent la traite négrière et l’esclavage pendant plus de 3 siècles, c’est notre histoire, c’est l’histoire de la France, celle de la métropole et celle des outre-mer.

Elle doit être dite, elle doit être rappelée, enseignée, assumée, sans rien occulter, car c’est en regardant avec lucidité son passé qu’une Nation peut bâtir avec responsabilité son avenir et se réconcilier avec son passé.

C’est ce nous faisons aujourd’hui, c’est ce que nous ferons encore demain pour être à la hauteur de la promesse de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dont notre pays est à l’origine : tous sont égaux, tous sont libres et tous méritent de réussir et de connaître le bonheur.

C’est notre héritage, c’est notre destin et ce sont les valeurs sur lesquelles repose notre pacte social.

Car c’est bien au nom de ces valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité que des hommes et des femmes se sont élevés, ici à La Réunion et dans tout le pays, pour prendre part à l’abolition définitive de la traite négrière et de l’esclavage en 1848.

Cette abolition, c’est notre victoire, c’est la victoire de la République.

Elle a débuté au cours du Siècle des Lumières avec Condorcet, Diderot, Olympe de Gouges, plaidant pour la morale et l’humanisme.

Elle s’est poursuivie et accélérée avec Victor SCHOELCHER, l’Abbé GREGOIRE, l’Abbé RAYNAL et tous ces anonymes dont l’histoire a effacé le nom, mais retenu leurs combats pour l’abolition. Ils ont tous, je dis bien tous, contribué à dessiner le visage de notre République et à forger son identité humaniste.

Dans ce quartier du Ruisseau, à vos côtés, je pense bien sûr très fort à Toinette, à Géréon, Jasmin. Je pense très fort à Cimendef, Dimitile, Mafate, ces héros épris de liberté qui en postérité prirent les noms de nos montagnes et qui, en vieux sages, président aujourd’hui à la destinée de La Réunion et nous appellent à nous élever.

Et j’imagine leurs pensées aux moments les plus cruciaux de leurs combats : qu’il soit dit à nos enfants et nos petits-enfants que nous avons refusé de baisser les bras et que nous n’avons pas failli.

Nous avons fixé les yeux vers l’horizon, nous avons avancé vers la liberté et nous avons transmis ce magnifique cadeau qu’est la liberté aux générations futures.

Leur lumière, avec celle de tous ceux qui ont alors dit non, éclaire aujourd’hui encore notre pays.

Mesdames et Messieurs, souvent dans la vie, et particulièrement dans les heures graves, le doute ou l’hésitation se glissent dans les esprits.

Il n’y a qu’une façon de voir clair et de rester irréprochable : penser et agir comme l’honneur le commande.

Les esclaves eux-mêmes l’ont prouvé de la plus éclatante des manières en contestant un ordre d’alors injuste et barbare, en ne cessant jamais de vouloir devenir libres et en résistant à leur servitude, que ce soit en se forgeant une culture et une spiritualité propre par laquelle ils affirmaient cette humanité qu’on leur niait, que ce soit en prenant la fuite, les armes, la plume, en se révoltant.

Leur combat a ô combien préparé ce grand moment où les chaînes ont été définitivement brisées.

Pour nous, ils sont des symboles, les symboles de la République qui brise les chaînes, qui casse les discriminations, qui affirme que la valeur d’une femme, d’un homme ne se juge pas à la couleur de sa peau.

Il y a de cela 173 ans exactement, des femmes et des hommes célébraient ici même et dans toute La Réunion la victoire de la dignité humaine sur l’arbitraire et sur toutes les tentatives de relégation dans une seconde catégorie d’une autre partie de l’humanité.

Mais ces femmes et ces hommes de La Réunion savaient déjà au plus profond d’eux-mêmes que célébrer l’abolition ne devrait jamais être prétexte à oublier le sort qui leur avait été réservé à leurs ancêtres et eux-mêmes.

Car en ravalant des êtres humains au rang de « biens meubles », en permettant que des êtres humains soient vendus, loués, achetés comme des marchandises, l’homme nous a prouvé qu’il pouvait devenir le pire ennemi de l’homme.
Oui, l’esclavage et la traite négrière nous ont montré le danger encouru par l’humanité lorsque la barbarie prend le pas sur la civilisation.

Alors, Mesdames et Messieurs, nous devons avoir en mémoire ces mots d’Aimé CESAIRE, généreux et universels : « une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde ».

Mesdames et Messieurs, le respect de la dignité humaine est le plus grand des principes, un principe absolu.

Sans lui, nous nous perdons.

Alors, ne soyons pas moribonds et écoutons Aimé CESAIRE, prolongeons son combat pour l’égalité et les valeurs de la République, en se rappelant toujours que la France d’aujourd’hui s’est construite pas à pas.

Au fil des époques, des individus, au-delà des origines, se sont toujours retrouvés dans les trois couleurs de notre drapeau et dans les valeurs de la République.

Une République jeune et enthousiaste qui, le 4 février 1794, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, a aboli l’esclavage et offert au monde entier cette magnifique avancée.

Mais l’Histoire nous apprend cependant que les grandes idées peinent souvent à trouver leur chemin.

1794 n’a pas suffi et la Seconde République a dû recommencer pour rétablir les esclaves dans leur droit le 27 avril 1848. Ce fut son honneur.

A La Réunion, il fallut attendre encore, attendre que le messager arrive, attendre que la campagne cannière se termine. Et c’est le 20 décembre 1848 que le commissaire de la République Joseph Sébastien Sarda Garriga annonce enfin l’abrogation.

Le 10 mai partout en France, le 20 décembre à La Réunion, notre Nation a le courage de se retourner sur son Histoire.

Toute son Histoire.

Pour dire et redire ce que furent l’asservissement, l’humiliation, l’arbitraire, la négation de l’homme par l’homme.

Nous devons le dire et le redire, car si 1848 fut l’année de l’abolition, elle fut aussi le début de l’oubli.

L’époque fit le choix du silence, du non-dit.

Et pendant longtemps, trop longtemps, les faits sont restés cachés et les plaies enfouies dans la mémoire des descendants.

Edouard GLISSANT a même parlé d’une « mémoire rétive à reconnaître la réalité ».

Aujourd’hui, la France est capable de regarder son histoire, parce que la France est un grand pays qui n’a peur de rien et surtout pas d’elle-même.

Oui, la France n’est pas dans le déni de son Histoire. Elle ne veut pas d’un passé qui ne passe pas.

Car nous devons assumer notre passé désuni pour assurer notre avenir commun.
Car nous devons prôner la paix des mémoires réconciliées et la nécessité, pour ne pas rester prisonnier du passé, de donner à ces mémoires un avenir.

La tragédie de la traite négrière et de l’esclavage, c’est bien sûr celle des descendants d’esclaves, mais c’est aussi celle de toute l’humanité.

C’est votre héritage, c’est notre héritage, c’est mon héritage.

Il n’y a pas l’Histoire des uns et l’Histoire des autres.

La République ne connaît qu’une seule Histoire, celle de tous ses enfants.

Être républicain, être Français, c’est aimer profondément son pays, c’est savoir rendre hommage à celles et ceux qui ont édifié la République, comme les compatriotes meurtris à qui nous rendons hommage aujourd’hui.

Se soustraire à cette exigence serait non seulement une faute, mais un manquement très grave.
C’est le message qu’a souhaité proclamer au monde la Représentation nationale en adoptant la loi du 21 mai 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité.

C’est aussi le rôle du travail de mémoire à travers la constitution de lieux de mémoire selon l’expression de Pierre Nora, des lieux qui constituent les nouvelles étapes de la connaissance et de la reconnaissance de ce pan si important de notre Histoire.

Ces lieux ont commencé à être listés par le Comité pour la Mémoire et l’Histoire de l’esclavage.

Il nous appartient d’enrichir cette liste, d’en paver notre quotidien et qu’à côté de la grande Histoire, plein de petites histoires individuelles restaurent dans leur humanité les victimes, les fassent revivre en dignité.

C’est tout le sens de l’action que vous portez avec force à Saint-Denis, Madame la Ministre, Madame la Maire, pour permettre à chaque Dyonisienne et à chaque Dyonisien de s’approprier le territoire et d’utiliser la ville comme un livre d’histoire, comme un musée à ciel ouvert.
Soyez assurée de mon soutien et de celui de tous les services de l’État dans cette quête essentielle, dans cette quête vitale pour nous tous.

La commémoration que nous célébrons aujourd’hui, nous rappellent ainsi nos devoirs essentiels pour la cause du monde : dénoncer toutes les traites d’êtres humains qui demeurent encore sous diverses formes, lutter contre ces trafics odieux, combattre ces poisons mortels que sont le racisme, l’antisémitisme et les discriminations.

C’est un enjeu national, car nous entendons bien nous inscrire dans les pas de ceux qui ont fait de l’abolition de l’esclavage une réalité française.

Leur esprit et leurs actions, nous en sommes les héritiers, c’est à nous de défendre cet héritage, de le faire vivre et de le transmettre inlassablement.

Mesdames et Messieurs, de cette France capable du meilleur, de cette France de l’audace et de la solidarité, de cette France généreuse, de cette France ouverte et accueillante, nous devons être fiers.
Nous devons la faire vivre au nom de nos chers disparus et nous engager à ce que La Réunion demeure ce territoire de célébration de la diversité et de la tolérance, ce phare de la France créole dans l’océan Indien.

Mesdames et Messieurs, puisse ce quartier du Ruisseau où nous sommes ce matin faire résonner ensemble l’écho des voix de nos chers disparus et les nôtres en clamant haut et fort :

Vive La Réunion, Vive la République, Vive la France.